Un vendredi confiné

Strasbourg, 25e jour de confinement. Il est 17 h quand je décide de prendre un peu l’air et photographier la ville avec autre chose que mon smartphone. Le thermomètre indique 30° au soleil. J’hésite à prendre des écouteurs avec moi, pour profiter du calme de la ville. Mais ce silence dans la rue est beaucoup trop angoissant. La musique reste ma seule et unique compagnie depuis quatre semaines, dès lors qu’il s’agit de mettre un pied dehors.

C’est sympa de se rendre compte qu’il y a encore des oiseaux en ville, mais c’est triste de le constater dans ce genre de situation critique. Je repense à la Nouvelle-Zélande où le puissant chant des oiseaux était omniprésent et couvrait même le bruit de la circulation en plein centre-ville à Auckland.

Faire la queue avant d’entrer au supermarché, éviter de croiser des gens, désinfecter son sac de courses, remplir cette foutue attestation avant chaque sortie, partager les bons plans farine, trinquer avec ses copains uniquement à travers une webcam, ce drôle de quotidien suit son cours et s’installe dans une nouvelle routine après presque un mois de confinement. Comme une impression d’être dans un épisode de Black Mirror.

Je me plaignais il y a quelques mois de la foule incessante du centre-ville de Strasbourg, mais aujourd’hui je n’ai jamais autant rêvé me retrouver dans un bain de foule. Le bruit de la place d’Austerlitz, qui est à deux pas de chez moi, me manque, les terrasses bondées, les verres qui se cognent, les discussions philosophiques de personnes bourrées à 2 h du matin.
Même le flux incessant de touristes me manque, un peu.

Avant, il fallait se battre pour trouver une place en terrasse des bars. On se glissait comme on pouvait entre deux groupes de personnes sur les quais de l’Ill, les pieds dans l’eau. Les enfants couraient dans tous les sens sur les airs de jeux. Les vélos déambulaient sur les pistes cyclables. Les touristes admiraient par millier notre belle Cathédrale.

Aujourd’hui, seules les discussions qui s’échappent des appartements résonnent dans les rues. Certaines personnes jouent de la musique sur leur balcon, d’autres trinquent à distance avec leurs voisin·e·s. Certaines personnes vont courir, d’autres essaient de se dégourdir les jambes avec les enfants.

Les SDF et les travailleurs·euses précaires sont toujours là, dans la rue. Le bleu/vert de Deliveroo ne passe pas inaperçu.

Je tombe sur quelques vieilles affiches de manifestations pour le climat ou des collages qui dénoncent les féminicides. Je pense à toutes ces femmes qui doivent vivre un calvaire, enfermées avec leur bourreau que l’État protège. Récolter des amendes est plus important que de sauver des vies.

Je crois que j’ai un peu dépassé mon heure de sortie. Je me précipite vers mon appartement dans lequel je passe 24 h chaque jour, sauf aujourd’hui. Retour à une journée sans fin, comme si demain était annulé.